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Pour que Moussa puisse finir son lycée

Organised for: Moussa

Moussa*, jeune majeur isolé, est scolarisé dans un lycée professionnel de la Haute-Garonne. Sans aucune prise en charge du département, sans assistance des institutions qui devraient pourtant l’accompagner sur le chemin de l’autonomie, il a passé sa première année de CAP tant bien que mal, grâce à la solidarité qui s’est créée autour de lui. Pour finir son lycée, obtenir son diplôme et « vivre », tout simplement, Moussa a besoin d’aide. L’argent récolté permettra de payer ses fournitures scolaires, ses transports, et de lui acheter à manger les week-ends et pendant les périodes de stage en entreprise. Une partie de la cagnotte sera aussi reversée au lycée qui prend en charge son hébergement à l’internat pendant les semaines de cours.

 

Le texte qui suit revient sur le parcours de Moussa, son exil depuis l’Afrique de l’Ouest et les épreuves qu’il a traversées. Notre solidarité est un des moyens qui permettra à Moussa d’écrire lui-même la suite de l’histoire.

 

(*Prénom modifié)


Moussa, le porteur de fardeaux

Au pays

Un jour, alors que sa mère est alitée, malade, on fait venir Moussa à son chevet, avec son grand frère. Sa mère lui dit : « toi, tu es Dounouba Sambo ». Le porteur de fardeaux. Son frère, lui, se fait appeler « élève Kambano », le jeune étudiant. « Elle disait des choses que je ne comprenais pas mais maintenant je me souviens de ce qu’elle voulait dire. »

 

Moussa perd sa mère quand il a sept ans. Il vit avec ses trois frères, sa sœur et sa grand-mère, dans la maison de son père disparu. Moussa fait ce qu’il peut. Il va chercher du bois, porte l’eau, s’active « pour mettre les choses plus près de la maison ».

 

Moussa grandit, apprend. Il a onze ans. Le collège est à quelques kilomètres. Pour aller en cours, il doit marcher du village jusque là bas. Souvent, il fait très chaud. La plupart des élèves sont à vélo mais lui est à pied. « Ça a bien marché au collège, sauf que j’étais tout le temps en retard. Mais vu que j’avais des bonnes notes, ils m’ont laissé. » Moussa continue et rejoint la ville pour aller au lycée. Il veut devenir comptable. Il s’accroche, va au bout de sa seconde, puis passe en première.

 

Entre temps, la situation familiale s’est dégradée. Tant de dépenses s’accumulent, pour s’inscrire à l’école, payer les fournitures, l’uniforme… Son grand-frère vient d’obtenir son bac, il veut commencer la fac, mais le voilà bloqué. C’est le temps des grandes décisions. Élève Kambano dit qu’il veut partir pour aider sa famille. Moussa dit à son frère qu’il va partir à sa place. Ils discutent. Élève Kambano est en moins bonne santé que Dounouba Sambo. Alors, c’est Dounouba Sambo qui ira. « C’est là qu’a commencé mon voyage sans retour. »

 

L’exil

Pendant l’été, pour tromper son attention, Moussa donne rendez-vous à son frère à la ville le dimanche. Et Moussa part le samedi, avant que son frère n’arrive. Il laisse juste une lettre pour lui annoncer son départ. « Dans la famille, tout le monde a pleuré. C’est là que j’ai su que j’existais pour eux. Moi aussi, j’ai pleuré jusqu’en Libye. » Ses frères l’appellent tous les jours, mais Moussa leur donne le moins de nouvelles possibles.

 

Bamako. Ouagadougou. Agadez. À Agadez, le désert, comme une mer de sable. « Je savais pas que y avait le Sahara. » Pour traverser, il faut deux mille francs CFA, « pour avoir la bonne couverture, à manger, et tout ». Dounouba Sambo porte sa nouvelle charge : il travaille une semaine à Agadez pour les passeurs, tient la souche des billets, note les noms et prénoms de ceux et celles qui ont payé. Les passeurs n’ont pas fait l’école. « Je faisais ça pour passer. » Un jour, un convoi rempli à moitié part pour la Libye. « Il m’a mis dedans. »

 

Le convoi arrive à Gadron, sur le territoire libyen. Les galères s’enchaînent. Le manque de nourriture. Le manque d’argent pour continuer le chemin. Moussa bosse en ville pour des passeurs qui tiennent sa vie entre leurs mains. Après trois semaines, un autre convoi part en direction de Tripoli, Moussa embarque dedans, mais les voitures s’arrêtent à Sebha, à mi-chemin. Le passeur n’a pas reçu assez d’argent et refuse de continuer la route : « et boum, en prison ». Avec d’autres, il passe quatre semaines entre quatre murs. « On n’avait rien à manger, et c’était la torture et des trucs pas bien. » Des trucs pas bien. Ces choses qu’on ne peut pas imaginer. Pour Moussa, les mots sont des fardeaux de plus. Par chance, parce qu’il avait traîné dans un cybercafé de Sebha, Moussa connaît le frère d’un des types qui tient la prison. Il lui parle et finit par être relâché.

 

Après vingt-et-un jours de galère sur la route, il parvient enfin à Tripoli. Il bosse, partout, pour quelques pièces, fait le ménage, aide-maçon, carreleur. Tant bien que mal, il réunit trois cent cinquante dinars et retourne voir les passeurs. « Normalement, il faut cinq cent dinars pour passer, mais, avec l’aide de Dieu, il m’a laissé aller. » Rendez-vous est donné au zodiac qui les emmènera de l’autre côté de la mer, là-bas, en Europe. « Ils pompent la chambre à air et ils vous mettent dedans, mais avec un moteur derrière. Ça peut aller avec quatre-vingt personnes maximum. C’est trop déjà. Mais on était vers les cent trente comme ça. » Des jeunes, des vieux, des femmes, « deux ou trois bébés ». À minuit, c’est l’embarquement. Moussa appelle son frère pour lui faire ses adieux. « Si, dans deux jours, je t’appelle pas, pardonne-moi. »

 

Le zodiac part dans l’obscurité, cent trente personnes à bord. Une heure plus tard, le moteur s’éteint et ne redémarre plus. Cent trente personnes attendent, toute la nuit, toute la journée qui suit, sans bouger, sans boire, sans manger. Finalement, un nigérien arrive à bricoler le moteur et à le faire repartir. La majorité des passagers veut retourner en Libye, par peur de continuer à braver cette étendue d’eau qui, décidément, ne se laisse pas traverser. Seul Moussa et quelques autres veulent continuer en direction de l’Italie. « Alors on me dit : si t’es pas d’accord, on va te jeter dans l’eau et les poissons vont se nourrir de toi. » Moussa ravale sa salive, sa rage, son angoisse de retourner dans l’enfer libyen et puis se tait. Le zodiac fait demi-tour vers Tripoli.

 

On ne saura jamais ce qu’il s’est passé dans la tête de l’homme qui pilotait le zodiac mais, soudainement, celui-ci se ravise et refait demi-tour vers les côtes italiennes. Cent trente personnes passent une journée de plus en mer. L’embarcation de fortune finit par être secourue par un navire d’une ONG européenne. Cent trente personnes sont débarquées à Lampedusa.

 

L’Italie, la France

Dounouba Sambo charge sur son dos un nouveau poids, celui de la galère européenne. Lampedusa. Sicile. Milan. Pas assez d’argent pour vivre. Et puis le bus pour Paris.

 

Trois ou quatre mois à survivre à Paris. Il est aidé par des Africains qui sont hébergés dans un foyer. On le laisse dormir dans le couloir. Pour manger, il vend les petites tours Eiffel que les touristes du monde entier achètent au pied des monuments historiques. Dans le couloir du foyer où il dort, il garde tous ses vêtements et ses chaussures sur lui. « J’avais trop froid, j’étais pas bien couvert ». Une nuit, on lui vole son sac. Le peu qui lui appartenait était à l’intérieur. Plus rien ne le retient à Paris, il décide de partir pour Toulouse.

 

Paris-Toulouse, en bus. À la gare toulousaine, on lui dit : « tu dois aller là-bas ». Là-bas. Le DDAEOMIE, dispositif départemental d’accueil, d’évaluation et d’orientation des mineurs isolés étrangers. Une gare de triage pour les enfants exilés, qui fait une différence abjecte entre enfants français et enfants étrangers… Dounouba Sambo y va. Subit l’évaluation raciste censée déterminer s’il est bien mineur. Subit les pressions de ceux qui y "travaillent", les questions absurdes et incessantes, les tentatives pour le faire fuguer. Subit l’attente, le temps qui passe, étiolant ses espoirs. Pendant cinq mois, il pourrit au DDAEOMIE.

 

Pendant ce temps, la Police de l’Air et des Frontières cherche à vérifier son état-civil. Il y a un fichier. Européen. Un fichier qui dit que Moussa avait déjà obtenu un papier, auparavant en Italie. Le papier dit des choses différentes de ce qu’a déclaré Moussa. Moussa dit non, essaye d’expliquer. Mais Moussa est accusé d’escroquerie à l’aide sociale à l’enfance. Un jour, la police va le chercher comme s’il était un criminel. Garde à vue, détention provisoire, condamnation, prison. L’autre prison. La prison française. Les fardeaux du système de répression l’écorchent. « Ça m’a anéanti. C’est la dernière chose que je m’attendais. Juste couché, je pensais à ma vie, à comment je pouvais me suicider dans la prison. J’ai beaucoup regretté d’être venu ici. Il y a quelque chose qui me dit toujours en moi que je ne suis pas le bienvenu. » En prison, il partage sa cellule avec deux autres personnes. Là aussi, les mots manquent à Moussa. Il pense qu’on ne comprendrait pas, et il a raison. Les barreaux rendent fous. Il n’y a rien à faire.

 

Le lycée, et l’espoir

Moussa finit par sortir. À Toulouse, il est hébergé chez plusieurs personnes pendant six mois, par l’intermédiaire d’un collectif qui aide les mineurs isolés à faire reconnaître leurs droits. Avec l’aide de ces personnes, Moussa obtient l’accord d’un lycée pour entamer un CAP. L’espoir, un peu. Il est là. Il revient. Comme un fil ténu.

 

Moussa va au lycée. On se démerde pour lui trouver à manger, les gens l’aident, constituent une chaîne de solidarité autour de lui. Le week-end, quelqu’un lui prête un appartement. La semaine, le lycée lui met un lit à disposition à l’internat. Tout le monde se débrouille pour qu’il puisse suivre les cours. D’autres gens l’hébergent pendant son stage et lui prêtent un vélo pour qu’il puisse aller bosser tôt le matin. Le fil devient une corde à laquelle Moussa s’accroche.

 

Il a des nouvelles du pays, là-bas sur l’autre continent. Moussa rêve. Demain, il pourrait travailler quelques années en France, s’installer dans une nouvelle ville, recommencer une histoire depuis le début. Il pourrait revenir au pays, avec son diplôme, avec son savoir-faire, et il pourrait aider sa famille, partager son travail, en créer. Pour l’instant, il veut juste « trouver une stabilité ». Que les fardeaux soient plus légers, juste que « ça soit moins compliqué quoi ». Le lycée représente beaucoup. « D’abord, ça va pas rattraper le temps perdu sur ce que je dois faire. Je suis toujours en retard, comme quand je devais aller à pied au collège, au pays. Mais ça reste le seul moyen d’être dans la société à nouveau. Ça reste le seul moyen pour moi de vivre. »

 

On a envie d’aider Moussa. Alors, on lui a demandé de raconter son histoire et on l'a écrite. On a envie d'aider Moussa parce que son parcours représente beaucoup. On a envie de lui dire que ces fardeaux ne sont pas les siens, mais celui d’un système dans son entièreté, un système qui différencie les jeunes en fonction de leur lieu de naissance, de leur langue, de leur couleur de peau. On a envie d’aider Moussa parce qu’on veut qu’il puisse se tenir debout, qu’il puisse être le témoin vivant que la solidarité est une force. On veut aider Moussa parce qu’on veut croire en l’avenir, au sien, au nôtre. Et puis tant d’autres choses encore.

 

Organised by

Personnes Solidaires

Justine Ballon contributed

Jean et Laurence Simonneaux contributed

Alenka Doulain contributed €20

Elisabeth Matak contributed €30

Elisabeth Mériguet contributed €50

Sylvie Paronneau contributed €30

Anonymous contributed

Lebel Dorian contributed €5

Anaïs Orain contributed

NEDELEC Madeleine contributed

Laura Orhan contributed

31 August 2018
Elisabeth Mériguet
Courage Moussa